Quand les atomes « errent » au cœur des molécules

Quand les atomes « errent » au cœur des molécules

Des chercheurs du CIMAP (UMR CEA-CNRS-ENSICAEN-Université de Caen Normandie), en collaboration avec le synchrotron SOLEIL et l’INRAE, montrent qu’un mécanisme chimique inhabituel jusqu’ici observé uniquement dans de petites molécules pourrait également intervenir dans des systèmes beaucoup plus grands. Leurs résultats, obtenus avec un complexe impliquant la vancomycine, un antibiotique de plus de 170 atomes, suggèrent une implication de ce mécanisme dit de « l’atome errant », et ouvrent des pistes pour mieux comprendre les réactions chimiques au sein de grandes molécules, notamment celles qui interviennent en biologie et pharmacologie.


Lors d’une réaction chimique, le système moléculaire suit généralement un chemin qui passe par une configuration particulière des atomes, appelée « état de transition », avant de former les produits de la réaction. Mais certaines réactions peuvent emprunter des chemins plus inattendus. C’est le cas du « roaming atom », que l’on pourrait traduire par « atome errant » : au lieu de suivre cette voie classique, un atome (ou un groupe d’atomes) contourne l’état de transition avant de finalement réagir. Mis en évidence il y a une vingtaine d’années, ce mécanisme permet d’expliquer certaines réactions que les modèles classiques décrivent difficilement.

Jusqu’à présent, ce mécanisme avait toutefois été observé uniquement dans des systèmes relativement petits, la tyrosine, qui compte 24 atomes, figurant parmi les plus grands étudiés. L’une des difficultés est expérimentale : les techniques utilisées jusqu’ici pour identifier l’atome errant nécessitent notamment de vaporiser les molécules par chauffage, ce qui limite la taille des systèmes fragiles pouvant être étudiés sans les dégrader. Pour contourner cet obstacle, les chercheurs se sont appuyés sur une méthode développée auparavant, qui permet de transférer intactes des molécules fragiles en phase gazeuse, de les exposer à de la lumière UV-VUV, puis d’analyser les fragments produits par spectrométrie de masse.

Ils ont ainsi étudié un complexe non-covalent formé par la vancomycine, un antibiotique de plus de 170 atomes, et un petit peptide modèle de son récepteur naturel. Sous l’effet de la lumière ultraviolette, ils observent la formation de chlorure d’hydrogène (HCl) au sein de la vancomycine, puis son transfert vers le peptide lorsque le complexe se dissocie. Selon les chercheurs, aucun transfert de fragment moléculaire entre un ligand et son récepteur après photofragmentation d’un complexe moléculaire non covalent en phase gazeuse n’avait été rapporté jusqu’ici.

Mais c’est en étudiant l’énergie mise en jeu dans la réaction que les chercheurs mettent en évidence un comportement particulièrement inattendu. L’énergie associée à la formation de HCl est estimée à environ 1,1 eV à partir des données expérimentales, contre 3 eV selon les calculs décrivant un mécanisme direct. De plus, l’énergie est répartie de façon très inégale entre les deux produits de la réaction, un comportement caractéristique des réactions de l’atome errant. Enfin, la formation de HCl puis son transfert vers le peptide impliquent un déplacement inhabituel de l’atome de chlore au sein du complexe. Pris ensemble, ces différents indices convergent vers un mécanisme d’atome errant : plutôt que de suivre le chemin réactionnel direct envisagé, le chlore effectuerait un mouvement plus complexe au sein du système avant de réagir.

Avec plus de 170 atomes, la vancomycine est à ce jour, selon les chercheurs, de loin la plus grande molécule dans laquelle le roaming est proposé comme jouant un rôle. Ce changement d’échelle pose désormais une question plus large : ce type de mécanisme intervient-il aussi dans d’autres grandes molécules, notamment celles impliquées dans les processus biologiques ? Ces résultats fournissent ainsi un nouveau point de départ pour explorer la manière dont certaines molécules complexes réagissent et se transforment, avec des questions qui intéressent aussi bien la chimie que la biochimie et la pharmacologie. Il reste désormais à déterminer si le roaming est exceptionnel ou répandu dans ces systèmes.


Référence

Min Liu, Marwa Abdelmouleh, Alexandre Giuliani, Laurent Nahon, Jean-Christophe Poully; Formation and transfer of HCl in a macromolecular noncovalent complex: does the roaming atom mechanism play a role?Phys. Chem. Chem. Phys. 2026; 28 (15)

Collaboration

  • Synchrotron SOLEIL, France.
  • Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement – INRAE, France.

Contact

  • Jean Christophe Poully, chercheur au CIMAP.